Fausse-Couche

Fausse-couche…
Wikipedia la défini ainsi : « La fausse-couche est l’interruption précoce de la gestation, qu’elle soit spontanée ou provoquée par une cause soit pathologique, soit traumatique. On la distingue de l’accouchement prématuré relativement à l’absence de viabilité du fœtus (morts-nés compris). Elle se solde par l’expulsion par voie basse de cette progéniture non-viable hors de la matrice utérine. »

Le mot est lâché. Ce mot qui fait autant peur que ce qu’il est banalisé.

Le site naitreetgrandir.com l’humanise un peu plus : « la fausse-couche est un arrêt naturel de la grossesse ».

Crédit photo : enfant.com

J’ai décidé d’aborder ce sujet car, selon moi, il est important de ne pas banaliser cette interruption de grossesse.
Cela fait des mois que je prépare cet article. Et maintenant que je suis devant mon ordinateur, tout se mélange, comme si mes propres émotions chamboulaient mon envie d’écrire.

Il est difficile de dire « j’ai fait une fausse-couche » car un lot de phrases tombent sans prévenir

  • oh tu sais une grossesse sur 5 s’arrête
  • il n’était pas viable
  • ce n’est pas grave tu as déjà un enfant
  • c’est peut être mieux ainsi après tout
  • il doit y avoir une raison pour que ça arrive
  • c’est pas grave il faut recommencer
    Et toutes les autres phrases que j’oublie

Toutes ces phrases sont censées rassurer et consoler.

Crédit photo : Julie Moisy

« J’ai fait une fausse-couche » il y a maintenant 13 ans.
Je l’ai vécu comme un tsunami dans ma vie, aussi violemment que la lecture de ce test de grossesse.
Avant de vous parler de mon ressenti, je vais vous dresser un rapide bilan de ma vie à ce moment. Ceux qui me connaissent bien, savent que ma vie a toujours été intense et il est important de se remettre en situation pour comprendre la suite de cette histoire.

Nous sommes donc fin 2007, je vis dans un petit village à côté de Saint Etienne (la raison de mon départ si loin ? Je viens de quitter un homme que j’aime par crainte de ne pas être à la hauteur de l’amour que lui me porte, et dans la foulée de cette décision idiote, je décide d’en prendre une deuxième encore plus idiote : me remettre avec mon ex), et je ne suis plus avec le garçon pour qui j’ai quitté ma vie avignonnaise pour la tristesse stéphanoise (il m’a mis dehors quelques mois après mon arrivée, je vous l’avais dit : décision idiote) et j’ai refait ma vie avec un autre garçon qui peine à s’engager dans une relation par crainte de souffrir (oui, je sais j’enchaine les cas compliqués…).

Nous vivons chacun dans notre appartement et il est évident pour lui qu’il n’aura jamais d’autre enfant que celui qu’il a en garde alterné avec son ex.
Lorsque je fais ce test de grossesse un vendredi matin avant d’aller travailler, je suis autant angoissée que le jour de mes oraux du BTS (il faut préciser que je suis sous pilule et que je n’ai pas oublié de la prendre, je suis belle et bien tombée enceinte sous pilule…).
Le verdict tombe très vite (3 semaines qu’un petit truc s’est accroché à moi, alors que son papa lui n’y parvient pas, le comble) et dans ma tête tout s’entremêle : Comment lui annoncer ? Comment agir face à sa réaction qui s’annonce catastrophique ?

Le temps passe sans que je parvienne à lui dire et c’est au bout d’un peu plus de 6 semaines que je ressens de violentes douleurs au ventre. Il n’est toujours pas informé de la situation et je décide juste de lui dire que je ne viendrais pas le voir aujourd’hui (nous sommes un samedi) car je me sens fatiguée. Il ne pose pas de questions, ce qui m’arrange pour une fois. Je décide de me recoucher afin de faire passer cette douleur. Je commence à réaliser ce qu’il se passe… Ce bébé m’abandonne lui aussi… J’ai commencé à saigner et j’ai fini par expulser le sac embryonnaire, seule… Une expulsion à laquelle je n’étais pas préparée (est-on vraiment prête à ça ?).

Crédit photo : Minoé


Je me revois encore passer la journée à faire des aller-retour entre mon canapé et mes toilettes, à regarder cette masse, sans jamais parvenir à tirer la chasse.
Pourtant il a fallu le faire… Et même si pour certains cela reste un geste anodin car ce n’est pas encore un bébé, je n’oublierai jamais la douleur ressentie à ce moment là…


J’habite loin de mes parents, loin de mes amis, et il est impensable pour moi d’annoncer tout ça par téléphone.
Mais comment annoncer une fausse-couche quand on a pas eu le temps d’annoncer la grossesse ?

Quelques semaines après, lors d’un repas en famille, je me dis que je vais réussir à en parler à ma maman discrètement mais c’était sans compter l’excellente nouvelle que mon frère s’apprêtait à nous annoncer : j’allais devenir tata, le bonheur ! (et donc ma maman allait devenir mamy pour la première fois).
Dans ma tête c’est l’évidence : je ne peux lui en parler pour profiter de sa joie de devenir grand-mère…

J’ai donc gardé ce secret pour moi longtemps… très longtemps… Car en réalité je lui ai annoncé 5 ans après.

Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ? Parce que plus le temps passe, plus il est difficile d’en parler.
Je savais qu’elle ne me jugerait pas, mais je savais aussi qu’elle allait m’en vouloir de ne pas lui avoir dit… Et bingo, c’est exactement ce qu’il s’est passé.
Avec le recul, je comprends sa réaction et je pense qu’au fond, elle comprend aussi la mienne.

Crédit photo : inconnu

13 ans après cette fausse-couche, je suis capable d’expliquer en détails ce que j’ai ressenti : la douleur avant l’expulsion, cette sensation qu’un morceau de votre corps vous échappe, ce ventre qui se vide avant même qu’il n’ait vraiment commencé à prendre forme, cette impuissance face à tout ça, la sensation de culpabilité de ne pas être capable de faire grandir un bébé alors que c’est notre rôle premier.
Je peux vous dire que j’ai pleuré et hurlé cette douleur, mais j’ai dû apprendre à me contrôler pour ne jamais rien montrer.

Par la suite, j’ai eu 2 enfants. Pour la première grossesse, j’ai gardé mes angoisses cachées, je n’ai jamais évoqué mes peurs. Alors que pour la seconde, très rapidement j’en ai parlé comme pour me libérer et être rassurée dès que nécessaire.

Aujourd’hui, j’ai une force de plus face à cette épreuve. En effet, j’ai pleinement conscience que c’est une « bonne chose » car ma vie n’aurait pas du tout été la même : je n’aurais jamais osé quitter la région stéphanoise de peur d’éloigner ce bébé de son papa, je serais restée seule et isolée de ma famille et de mes amis ; et si cet enfant n’avait pas été pleinement accepté par le papa je serais surement revenue dans le sud, enlevant à cet enfant son papa…
Dans toutes les épreuves que j’ai traversé, j’ai toujours cherché le positif, et cette vision de l’histoire c’est ma manière de voir du positif dans cette terrible étape dans la vie d’une femme.
C’est comme si, avec le recul, j’étais « soulagée » de cette fausse-couche.

J’ai donc une forte pensée à toutes ces femmes heureuses de se savoir enceinte et vivant cette arrêt de grossesse comme une réelle injustice.

Je ne suis malheureusement pas un cas isolé, de nombreuses femmes font des fausses-couches dans le silence.
La crainte d’en parler, la crainte de ne pas être comprise dans leur douleur engendre ce silence.

Comme si elles avaient l’obligation d’être forte, de se relever et qu’il était interdit de montrer leurs souffrances.

Il est essentiel de préciser que cette culpabilité est injustifiée. Bien évidemment elles n’en sont nullement responsables. Dans l’immense majorité des cas, les fausses-couches précoces sont dues à des anomalies génétiques qui rendent l’embryon non viable. Ce ne sont pas les parents qui ont transmis cette anomalie, elle s’est fabriquée au cours de la fécondation. Mais il y a aussi de nombreuses autres causes : le placenta, l’utérus, un kyste des ovaires, l’insuffisance lutéale, les maladies auto-immunes mais aussi un diabète, une maladie de la thyroïde mal contrôlés. Autant de raisons qui permettent par la suite de déculpabiliser (quand la cause de la fausse-couche est bien expliquée).

Une fois que la fausse-couche est « gérée », c’est à dire que le sac est expulsé et pour les moins chanceuses que le curetage est fini (sachant que parfois on garde les « débris » plusieurs jours avant que le curetage soit programmé…) ; il faut passer à la phase de deuil.
Car oui, peu importe le nombre de semaines, il s’agit d’un deuil.
On peut comprendre que le papa n’ait pas eu le temps de vraiment réaliser.
Mais la plupart des femmes ont pu s’imaginer la suite, le ventre qui s’arrondit, les échographies ect.

Ce deuil est influencé par différentes circonstances : le lien affectif commencé, la perte de ce bébé représentant la perte de ce projet de famille, d’une réelle entité.
Cette phase de deuil est une étape très solitaire.
Quelle que soit votre situation, permettez-vous de vivre votre deuil et vos émotions à votre rythme.

Il ne doit pas être minimisé sous prétexte que ce bébé n’était pas encore né.

Alors que je suis en train d’écrire cet article, je reçois un message d’une amie ayant déménagé avant le covid.
Le hasard ? Je ne crois pas…
Elle a enchainé les nombreuses fausses-couches sans jamais parvenir à donner naissance…
Elle en a même subit les reproches venant de son compagnon (« tu n’es même pas capable de faire un enfant »…). J’ai passé des heures à la consoler de la méchanceté que la souffrance (ou la bêtise humaine…) peut parfois provoquer.
Je souhaite finir cet article sur ce témoignage.
En vous disant de prendre soin de ces femmes qui, sous la force apparente, souffrent en silence.
Chacun de vos mots peut avoir un impact et selon vos propos cela peut s’avérer très violent et destructeur.

Elles ont essayé de prendre soin de ce bébé, prenez soin d’elles…

Crédit photo image principale : Sam woolley

Ludivine Sacco 2021
Texte protégé
Plagiat pénalisé par plainte

6 commentaires

  1. Audrey L a dit :

    Toujours aussi bien écrit et je comprends exactement ce que c’est, moi même en ayant fait une, il y a 4 ans….c’est indescriptible et seules les femmes ayant vécu (hélas) cela comprennent. A chaque date « anniversaire » j’ai l’estomac qui se tord…est-ce qu’un jour ça s’arrêtera…le temps le dira…
    Merci pour cet article Ludivine !
    À très bientôt
    Audrey L

    1. Ludivine a dit :

      on oublie jamais… mais on apprend à vivre avec…

  2. Noémie ROBERT a dit :

    Ludivine,
    Encore un joli texte,et celui la me renvoi quelques années en arrière…Rien qu en lisant ces lignes,je pleurs…Bon allez allez, on se rebooste !!
    Merci à toi.

    1. Ludivine a dit :

      pleurer fais du bien parfois ! 😉

  3. Vanessa a dit :

    St Étienne, roche la Molière. Casino… un bond dans le passé… époque lointaine avec qq bons souvenirs, mais cette douleur et solitude, c’est vraiment triste à réaliser.
    Très beau texte, témoignage, des mots simples sur une dure réalité … pour t’avoir côtoyé en cette époque, jamais je n’aurai imaginer que tu vivais cela et c’est regrettable d’avoir affronter cette épreuve seule… 🙁
    Tes mots me parlent tellement, ce besoin de réagir pour lever ce tabou et dire que oui, moi aussi par 2 fois j’ai du y faire face, en d’autres circonstances mais toutes aussi violentes et bouleversantes. J’ai eu la chance d’être bien entourée à titre privé et avec une prise en charge de qualité, cela aide beaucoup. Mais pour le commun des mortels c’est qqch de banal, de sous estimé comme si on parlait d’un vulgaire rhume. Il faut remettre du sens et de l’humanité dans tout ça! Et c’est au travers de témoignage comme le tien que ce deuil retrouvera sa juste valeur. Alors Merci, et prends soin de toi.

    1. Ludivine a dit :

      Quel bonheur d’avoir de tes nouvelles !
      Il y a eu de jolies choses autour de ça, de jolies rencontres !

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